Presse

 Sophie Loizeau, Le Roman de Diane

In et ex utero

Romain Verger   

Ce Roman de Diane s’inscrit dans le prolongement direct des précédents recueils. Annoncé dans La Femme lit («j’en userai dans un roman jusqu’à l’accoutumance»), et rédigé conjointement à Caudal, il est de mon point de vue et en dépit de sa brièveté, le texte le plus abouti de Sophie Loizeau, celui qui donne de son univers la vision la plus cohérente, la plus touchante aussi. Peut-être parce que son questionnement sur le genre en vue d’une refonte sexuée de la langue tendant vers sa féminisation se déplace quelque peu de la langue vers l’image. Ce que l’obsession finissait par ériger en système dans Caudal se voit magnifiquement dépassé en une ode au principe féminin éprouvé dans sa plénitude grâce à l’expérience de la maternité. En ce sens, et contrairement à ce qu’annonce la quatrième de couverture, il s’agit moins d’une «féminisation radicale et systématique de la langue à travers une révision du mythe de Diane» que d’une féminisation radicale de l’expérience d’être au monde. Recueil dédié à sa fille, Le roman de Diane déroule le fil d’une double gestation, rendue indissociable, de l’enfant et du livre à venir. C’est le journal d’un repli créateur et géniteur, le récit fragmentaire d’un voyage autour de la chambre et du ventre. On peine d’ailleurs à distinguer le dehors du dedans, l’utérus de la chambre. L’espace domestique prend des couleurs sanguines, se met à pulser sous les vibrations du soleil frappant les rideaux ou la peau. Des «passes» de lumière se faufilent à travers la «fente du velux» comme une invitation au viol, à la lecture.
En se repliant sur elle-même, sur l’autre qui pousse obscurément en elle, la femme redéfinit son ancrage pour éprouver pleinement l’éclosion de sa maternité, ausculter toutes les phases de son dédoublement :

«la psychanalyse nous dit que nous devons nous tenir à quelque chose pour ne pas devenir folles, nous désigne le sexe viril. elle faudrait repenser cela l’ancrage (la poignée) et l’errance. / qui erre. l’homme cherche à toute force à s’enraciner dans le corps de la femme. mon enracinement en moi.»

L’homme s’en voit dès lors exclu, devenu accessoire, objet de fantasme que Diane convoque et répudie à l’envi lorsqu’elle en a joui.
Le poème devient poche dévolue aux échanges et à l’avènement d’une identité symbiotique. Diane est une et double à la fois, mère et fille, petite Diane en miroir de la grande, femme-gigogne simultanément contenant et contenu, porteuse et portée. À l’immersion fœtale de la petite répondent les bains de la grande ou ses alitements :

«mussée dans le lit comme dans une poche diane dort en fœtus avec son fœtus au fond
elle doit ressentir mon excitation, pendant que j’écris en percevoir quelque chose par le cordon ombilical. de légères décharges adrénaline courent  le long du cordon».

L’auteure nous fait régresser le temps d’une lecture jusqu’à cette «vie larvaire et pulsatile» où voix et fluides s’entremêlent :

«zéro délimite ex et nouveau monde : moins six mois avant sa naissance elle urine, en moi et secrète, l’ivoire de ses dents. est gradué le moins en moins profond jusqu’à la surface. l’expulsion établit la chronologie positive.»

Dans ce processus de double gestation, la lecture tient une place centrale. Peut-être même compense-t-elle l’éviction des figures masculines en devenant, dans l’espace du lit où elle se pratique («Le point de départ de mes us est ce vieux temps vieil espace du lit 140-190»), une expérience érotique et «panique» à part entière :

«j’avais joui d’Ewers au lit j’étais la proie des hallucinations du pré sommeil»

«[ma langue] frémit à l’intérieur de ma bouche fermée ; une gesticulation minime de la pointe qui n’est pas d’origine nerveuse. son muscle en l’air dans le vide de la bouche bande aussi longtemps que dure la lecture.»

Nourriture première de la grande Diane, les lectures se transmettent et se transfusent à la petite qui s’engendre et se déplie au contact de l’inspiration maternelle :

«Pascal Quignard entre mes mains pulse. il repose en partie sur mon ventre, mon fœtus lui imprime des sursauts. à l’intérieur au nid elle rugit. ses manifestations d’être, par les coudes, les genoux, les pieds sont les rugissements de son plaisir.»

De cette innutrition résulte le double miracle de l’œuvre et de l’enfant : «dans le temps passé à lire naît une enfante de chair et d’os».
Le recueil ne s’arrête pas à cette naissance. S’il tient du journal, il se refuse d’ailleurs à toute chronologie stricte. Le cordon ombilical coupé, le lien mère-enfant perdure ex utero, dans la façon dont la première nous donne à partager les perceptions de la seconde, digne fille de Diane : c’est le jardin qui devient forêt à ses yeux, les peluches animées peuplant ses cauchemars ou ses territoires de jeux, de même qu’ils hantent les «campements d’écriture» de sa mère : «sur une table basse les livres, mon ordinateur, mes carnets. des bougies, la compagne et l’encens. / peu à peu la faune s’habitue à me sentir veiller où d’ordinaire elle n’y a rien».
L’écriture fixe ces moments où les perceptions vacillent et se confondent, où la réalité s’effrite devant l’imaginaire («l’écriture drague tout»). Rêveries, expériences hypnagogiques, lectures, immersions créatrices participent de cette gestation onirique, confusionnelle des poèmes : «écrire et rêver à la fois c’est à dire rêver synchroniquement à écrire sans m’éveiller».
Dès lors et sans crier gare, les démons, les auteurs vénérés et les animaux échappés des forêts s’immiscent dans la chambre et rôdent autour du lit. Dans ces moments de possession, les lieux se superposent, échangent leurs propriétés : l’appartement de Versailles se nimbe de couleurs exotiques ou de Rome antique, le ciel se déchire sous le vol des oiseaux tropicaux, le bassin du Parc de Marly déverse ses flots dans l’océan et les forêts traversées se changent en sombres Carpates.


Sophie Loizeau, Le Roman de Diane, Rehauts, 2013. 10€.


Lire l’article sur le blog de Romain Verger

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Un langage hors pair

Par Jan Baetens le 8 avril 2013

Qu’est-ce que le féminin dans la langue ? Une question de lexique : comment ne pas applaudir à la féminisation des noms de métier (à condition que le réel suive, bien entendu) ? Une question de ton, de syntaxe, de registre : les femmes parlent-elles « mieux » que les hommes ? Une question de censure : faut-il chasser l’ordurier (à supposer qu’il soit masculin, ce dont il est permis de douter) ? Une manière de communiquer : est-ce que les hommes coupent davantage la paroles que les autres ? est-ce que la parole des femmes tient davantage du toucher ?

Sophie Loizeau, auteur de deux recueils qui disaient avec verve et impudence les joies du corps (La Nue-bête et Environs du bouc), propose avec caudal (Flammarion, 2013), après La femme lit et le roman de diane, le dernier volet d’un triptyque sur le féminin dans la langue. Son travail, qui prolonge les expériences de Cixous et de Wittig sur l’écriture féminine, est de ceux qui touchent à la langue, à ses articulations formelles et logiques (comment les séparer), à son imaginaire, aux rapports entre lettre, mot, phrase, texte, page, livre, bibliothèque, monde.

Sophie Loizeau brise la langue comme on brise une poupée, elle la réarticule pour en faire un robot, une arme, une anti-poupée, à mi-chemin du mode d’emploi et du patchwork, de l’inchoatif et du plus-que-parfait. On est à la fois en-deçà et au-delà du langage tel qu’on le connaît dans ce livre qui redresse et couche nos manières de parler et de penser.

Les règles du français (mais rien n’oblige à en rester là) ne sortent pas intactes de cet exercice, mais on ne peut pas dire que Sophie Loizeau ne les respecte pas. Elle fait plus : ses manipulations produisent un langage vraiment autre, cassure et raffinement et usurpation en même temps, à mille lieues de l’éternel féminin, au cœur d’un langage dont le règne classique, forcément paternel, s’effrite. Un langage dont les règles semblent se réinventer à mesure, sur mesure d’un autre corps, le sienne (s’il est permis ici de prolonger sur son élan).

Lire l’article sur le site les impressions nouvelles

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Sophie Loizeau, Caudal

L’anormâle langue
par Romain Verger
(mars 2013)

«La femme de La Femme lit poursuit d’enfoncer dans sa langue, elle prend tous les risques / du musc en tête à l’échancrure».

C’est bien en effet dans le prolongement direct de La Femme lit qu’il convient de lire le dernier recueil de Sophie Loizeau, dont Le roman de diane (à paraître prochainement) complètera le triptyque.

Écrire, c’est s’incorporer la langue et la faire sienne, au risque d’en rompre l’apparente harmonie : «elle sacrifie la belle résonance en or / les morts à sa grammaire». Pour jouir de la langue, il faut d’abord s’en inquiéter, en éprouver les manques et les blessures. Ainsi s’ouvre le recueil («d’abord mon ouïe qu’on agresse»), sur une douleur comme aussitôt vengée d’une sanction infligée à la figure masculine qui tentait de se tailler une place dans le poème renaissant.

Au mâle qui voulait franchir le seuil du recueil, l’auteure inflige la castration, l’amuïssement, comme s’il s’agissait d’emblée d’en finir avec cette conception psychanalytique et phallocentrique d’inspiration freudienne qui pense négativement la femme, en homme sans pénis :  

«c’est un mâle il n’a pas (de vulve), il se tient sur le seuil puis rétrograde en silhouette».

De la figure masculine fortement sexuée qui hantait les premiers recueils et dont les avatars allaient du bouc à Pan, il ne reste rien ici. Le recueil s’en libère pour instaurer le règne du féminin, d’un féminin polyvalent, capable d’incarner tous les rôles, «actrice totale en toute circonstance» ou «lectrice tous genres confondue» ; d’où la figure récurrente de Diane, avec laquelle finit par se confondre l’auteure, qui synthétise en elle les principes masculin et féminin.

Du Corps saisonnier à Caudal, en passant par Environs du bouc et La Femme lit, le déplacement s’accroît de recueil en recueil. Sa poésie érotique opère une conversion du corps physique au corps de la langue, à sa matérialité. Ce qui perdure de la sensualité des chairs relève de l’ouverture du corps à la nature, aux territoires qu’il traverse et dont il aime à se laisser traverser, ici étendus à une géographie allant des Balkans à la Nouvelle Zélande :

«devant les deux baies, le jardin entre à flots»

«je foule dans les feuilles à mi-mollets l’allée

j’enfonce dans le parenchyme des feuilles, à nue dans cocon»

Dans Caudal, la sensualité est partout mais les évocations puissamment érotiques des premiers textes en sont ici quasiment absentes. Le leitmotiv de la génitalité s’est peu à peu transformé en une obsession du genre : «j’accentue le matériau, je ne pense qu’à ça».Les poèmes deviennent lieu d’expérimentation et de refonte de la langue. Au mépris de l’arbitraire du signe, Sophie Loizeau entend tordre le coup à l’Académie, rétribuer la langue de cette part féminine dont l’ont amputée ces hommes — lexicographes et grammairiens — qui depuis des siècles, ont façonné sa syntaxe à leur image. D’une écriture militante, elle érige sa poésie contre la «norme mâle de la langue», «le rance système. androcentrique» qui a contribué à digérer le genre et à lui faire préférer le neutre au féminin.

Pour ce faire, l’auteure opte pour un coefficient de subjectivité maximal :

«sexuant les neutres j’obtiens qu’elle acte, actrice totale en toute circonstance / elle a neigée le est conforme au vœu ; elle et son auxiliaire»

Ainsi revendique-t-elle les accords féminins du participe passé avec avoir («les roses avaient souffertes»). Les tournures impersonnelles perdent leur neutralité pour se sexualiser («elle y a»), de même qu’elle lève l’ambiguïté de l’article élidé («la animale», «la autre») et féminise le pronom objet «lui» («je les la lèche»). Au fil des pages, le genre féminin contamine viralement la langue, additionnant et cumulant ses indices («sa cette forêt»), féminisant, efféminant tout sur son passage. Sophie Loizeau souligne les liaisons, les rimes féminines, elle fait sonner et résonner les e muets : «leplatanenu» : «la e muette disparaîtra». Caudal, n’est-ce pas la queue des mots — terminaison et «appendice du mythe», cette marque sexuée qu’ils brandissent fièrement et que l’auteur va s’appliquer à rabattre jusqu’en ses formes les plus inattendues, telle l’apostrophe, ultime caudale de la langue, réduite au point, à l’antique punctum qui avait vocation à séparer les mots : «j.écris d.imprévisibles choses.»Sans doute l’expérience évoquée de la maternité explique-t-elle pour partie cette imprégnation croissante de l’écriture de l’auteure par le principe féminin. La relation mère-enfant (dans la figure elle-même féminisée de Nin —> Ninon —> Nina) fonde un nouveau couple dont l’expérience fusionnelle de la grossesse ne demande qu’à s’entretenir au-delà de la naissance et de la séparation qu’elle symbolise :  

«a clos la veine ombilicale la pince de Barr que j’ai d’elle / ni son bracelet de naissance / perdu chat bleu partout j’ai cherché pour elle la perte est moins sévère que s’elle s’était agit de nin-nin — la perte est pour moi».
Et par-delà la différenciation même induite par l’expulsion se maintient l’échange symbiotique et spéculaire :

«près d’un mètre elle / aux dimension de la baignoire. à rincer ses cheveux et soutenir d’une main son crâne la même ancienne joie passe d’yeux à yeux».

Mais c’est surtout dans la réciprocité de leurs langues que la mère et la fille entretiennent leur continuum :

«la langue la baigne, elle baigne ma fille / ta moi et ma moi comment cela aussi dans l’échange quand je la désigne en disant / toi c’est moi, c’est ta moi à toi».

Parce que la poésie — occupation accaparante et jalouse — est aussi celle qui sépare l’enfant de sa mère («à l’écriture le rôle du tiers séparateur pour Nina dans notre couple»), l’écriture se fait réparation en entretenant la fusion JE-ELLE (première et troisième personne), par la synthèse grammaticale des accords sujets-verbes : «j’en a» / «elle y suis». Dans l’écriture comme dans sa vacance, la langue toujours menace de se dresser et de trancher, prenant dans l’imaginaire infantile la figure effrayante du médecin-chirurgien :

«les dire d’elle : moi joue à les jouets / le docteur. il coupe les yeux et les oreilles, il coupe / le nez. il coupe le cou avec un couteau»

Déroutante par ses audaces linguistiques tout en restant sensible, la poésie de Sophie Loizeau creuse un peu plus la langue pour nous en révéler la face cachée et nous donner à en savourer la chair.

Sophie Loizeau, Caudal, Flammarion, 2013. 12€

Lire l’article sur le blog de Romain Verger

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C’est ça, La Nue-bête, une manière d’être affecté(e), une capacité de réception très élargie, des ouvertures ardentes, des modes d’être, une façon de réguler les échanges en soi et hors de soi. Des échanges d’altérité, des effets de servitude et de pouvoir, une invite à ressusciter tout ce qui, en nous, s’enracine dans une terre porteuse d’instinct, de sève, de bêtes, de forces et de rythmes (…) C’est question de tact, de lucidité, d’approche fuguée des détours du désir. Désir d’être, de s’approprier. Désir qui facilité les identifications et les traversées du sensible… L’écriture comme poursuite de l’activité désirante par d’autres moyens.

Il y a chez Sophie Loizeau de l’inouï, quelque chose qui ressemble à un art de la mise à nu de ce qui fait le poème, effet qui tient sans doute au fait qu’elle puise à la source du sens, qu’elle est à l’écoute de la violence et du don, de tout ce qui remonte – d’ombre et d’enchantement – de la nuit, du sexe, des forêts et des fêtes perdues au fond de la mémoire. Un très beau livre, donc.

Richard Blin, Le matricule des anges n° 54, juin 2004.

Sobre et beau livre où plantes, animaux, gestes immémoriaux de la campagne devenus aujourd’hui presqu’irréels (celui des Lavandières, par exemple) sont saisis par le regard d’une jeune femme en deuil d’une origine perdue, qui semble déchiffrer dans la vie animale les prémices d’une forme de mythologie retrouvée, avec ses monstres et ses divinités tutélaires.

Jean-Yves Masson, magazine littéraire n° 433, juillet-août 2004

(…) La Nue-bête confirme les fulgurances des débuts (Le corps saisonnier, paru en 2001 au Dé bleu). Chez elle, le sexe est intelligent et les corps, fermes, tendus. La volupté fauve qu’elle exprime se fond et s’enchaîne aux paysages, aux ombres et aux végétaux. Les peupliers halètent et les dermes bourgeonnent : « la cerisaie idéalement blanche / et onctueuse sa chair ambiante j’y demeure / abrutie de blanc ».

Thierry Clermont, Le Figaro littéraire, jeudi 6 mai 2004

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