Réponses au questionnaire – Institut de Madrid (septembre 2006)

13. Peut-on traduire la poésie ?

On ne peut que s’en approcher, dans une approximation plus ou moins convaincante du point de vue linguistique strictement, de sa transposition (son déplacement avec racines et terreau). En fait, la poésie recèle deux langues : l’une, l’étrange, est la langue natale maternelle sucée incorporée redevenue par un processus de dépossession et de recréation une langue mystérieuse à soi-même ; l’autre, l’étrangère, l’est pour quiconque ne la connaît pas.

La langue étrange étant bien entendu l’intraduisible et cependant la peuvent faire sentir de manière sensible les poètes eux-mêmes que leur propre langue étrange travaille intimement. Il s’agit moins d’un « problème de langue », de traduction, que d’être capable de faire affleurer le sentiment de la langue étrange de l’autre sous la langue étrangère.

14. La fréquentation d’une poésie étrangère pousse-t-elle un poète à renouveler sa propre écriture ou au contraire renforce-t-elle son identité ?

Toute fréquentation avec la poésie de l’autre incite aux métamorphoses pourvu qu’elle soit ce qui m’éveille, me surprend, me ravit, me secoue, m’émeut. La poésie étrangère, traduite ou non (c’est-à-dire laissée telle quelle et dans une compréhension quasi merveilleuse même si parcellaire souvent), intrigue d’abord par sa forme. La forme est histoire de culture, d’usage culturel de la langue (bien que le poète s’approprie pour son propre compte, réinvente), c’est elle qui me fascine premièrement lorsque j’entre en poésie étrangère. Ma propre écriture s’en trouve touchée, bouleversée parfois.

15. Quels sont les poètes espagnols qui ont attiré particulièrement votre attention ?

Les grands mystiques Jean de la Croix, Thérèse D’Avila, Miguel de Molino. Garcilaso de la Vega, Gongora, les poètes de la génération de 1927 (surtout Lorca et Cernuda : Lesplaisirs interdits, Poèmes pour un corps, que j’aime). Miguel Ullan, Celaya (Résistance du diamant) …

7. La poésie est-elle faite avant tout pour être lue à haute voix ?

Il y a différents niveaux d’appréhension de la poésie et des objectifs variés la concernant. Qu’elle soit approchée par la voix intérieure et l’œil reste pour moi fondamental, essentiel à son existence. La poésie est écriture, langue écrite avant tout. Les subtilités formelles, tout le fin appareil syntaxique, les ressources incroyables de la langue échappent à l’oreille seule, à notre attention labile, à notre compréhension sans les yeux et le temps du retour en arrière, de la pensée. Cela dit, je crois très intéressant de continuer à la lire à haute voix, de se pénétrer in vivo d’elle, de tout ce qui la rend immédiatement sensible : son rythme, son chant (sa tonalité) ; seulement, en sachant cela : qu’une partie du texte résiste à l’oral, sa part non soluble dans l’instant – je rêverais d’écouter ou de lire le même texte devenant plus lumineux à force de le redire, de le répéter. J’écris moi-même en m’aidant de ma voix, me dis, me redis un vers, un fragment, en teste l’efficacité sonore, la justesse rythmique, l’équilibre, les déséquilibres… Le compromis est l’utilisation du texte projeté en même temps que se déroule la voix, ainsi la forme écrite reste visible, non pas forcément assujettie à la lecture qui en est faite – la voix prend des libertés –, mais préexiste.

2. Y a-t-il nécessairement un « moi » en poésie ?

Une poésie désincarnée, privée de toute référence à l’intime, à la subjectivité, depuis longtemps les poètes ont réfléchi à cela, l’effacement du moi, ce n’est pas neuf. La poésie pose un acte fort, puissant d’écriture, qui la porte, l’assume sinon la part la plus ancienne, la plus mystérieuse de l’être (la plus proche de l’inconscient, de la psyché) ? Une présence, une trace du moi ne veut pas dire nécessairement pathos. Il s’agit d’une relation, depuis le début, de ce rapport fondamental dont parle la poésie entre l’être et le monde, de leur intimité, de leur dissonance. Le sacré continue d’apparaître à cet endroit, continue de se manifester là.

3. Y a-t-il encore de nos jours des thèmes réservés à la poésie ?

La poésie peut tout dire, peut tout endosser. Partant de cela, aucun thème ne saurait l’indifférer ou l’effrayer, pas plus qu’elle ne saurait en privilégier. Tout l’intéresse.

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