Questionnaire pour la revue : Le français aujourd’hui (décembre 2006)

1/ Y a-t-il une écriture féminine ?

Il s’agit toujours d’une représentation de la relation (à soi, à l’autre, au monde). Une femme écrit sur soi, sur l’autre (qui est un homme) – cela est réversible. Le langage est commun, la création (ce qui advient du langage) est une affaire intime et pourtant rayonnante.

Rien ne peut être dit avec netteté concernant ceci, l’ambiguïté demeure la meilleure posture. Et pourtant…j’écris à partir de mon corps, avec mon corps, depuis mon corps féminin. Je ne connais que cette expérience-là. J’écris sur moi, sur l’autre qui est un homme, sur les femmes. Mon écriture est sexuée dans la mesure où j’évoque mon corps de femme, ses réjouissances. Par conséquent et à ce titre on peut reconnaître que je suis une femme, mais peut-on être sûr que ce soit bien le fruit d’une femme cette poésie-là  et pas le fruit d’abord d’un travail de la langue renversant du même coup les identités ? Un homme pourrait-t-il par l’écriture atteindre à cette connaissance, à cette intimité où je suis d’écrire la féminité ? Est-ce là mon propos, une poésie du témoignage ? Là où il y a création n’y a-t-il pas mélange des genres, capacité à être l’autre, à la métamorphose ?

Une chose qui vaille est qu’il est juste d’écrire-lire du côté des femmes, au lieu des hommes toujours ; qu’il y ait sur l’amour (et pas seulement) d’autres références que celles des hommes écrivant-parlant des femmes, à propos des femmes, à la place des femmes, fantasmant le plaisir sexuel des femmes.

 

2/ Je vais chercher d’autres références que la poésie.

J’ai une passion pour la phrase, mais du point de vue de la poésie : le rythme, la complexité syntaxique. Je me tourne donc naturellement aussi vers les prosateurs et leur inventivité : Huysmans, Bosco, Hella S. Haasse, Gabrielle Wittkop, Gracq, Jean-Loup Trassard, Pierre Bergounioux…Certains que j’aime, poètes, ont été / vont à la phrase aussi bien : Gautier, Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Jouve, Mandiargues, Pascal Quignard…

Rien n’est plus troublant que ce rapport vers / phrase, ce glissement de l’un dans l’autre, leur apport réciproque. Mon travail actuel se préoccupe de cela, La Femme lit (mon livre à venir) ne cesse de s’enchanter de cela.

Ma culture souche doit beaucoup au 19ème siècle romantique français et allemand : des écrivains qui eurent à voir avec les visions fantastiques, qui firentl’expérience du gouffre, de la descente aux enfers : Goethe, Hoffmann, Nerval…

 

3/ Sur la question du fantastique.

Je voudrais citer ceci de Jean-Louis Bouquet (préface au Visage du feu) qui me semble d’une grande importance : « Les récits que l’on dit fantastiques, et desquels on n’attend souvent qu’un frisson, ne peuvent-ils être, parfois, une algèbre où se transposent des problèmes intérieurs si obscurs qu’ils ne se laissent pas aisément résoudre, ni même poser, dans les normes classiques ? ». La poésie peut tout dire, peut tout endosser. Quelques que soient les distinctions, les genres. Le fantastique est au cœur d’elle, dans ce sens qu’elle dit les affres, qu’elle émerge toute gluante des profondeurs de l’être – aujourd’hui comme hier, nous sommes toujours affolé-e-s par ces profondeurs de nous-mêmes, par ces affres. Toute la complexité de l’âme humaine est là : peur, désir de maîtrise, superstition, inquiétude, conjuration, essai de rationalité, folie, adoration… L’homme et la femme sont des êtres pour le fantastique. Le fantastique en littérature rejoue une scène, remet en scène ce qui nous échappe, ce que nous ne parvenons pas à admettre nous concernant : que nous demeurons, malgré toutes les avancées de la science et de la technologie, malgré les reculs des premières obscurités, des peurs primales, de toutes les élaborations de notre pensée et de nos projets, des êtres archaïques, puériles, pulsionnels, voués à la mort. Misérable. Le fantastique exprime la dualité humaine, ses déchirements, le non-sens apparent du monde ; il témoigne de l’existence de l’inconscient. Ma poésie tente de ramener cela à la surface, pétrit cela : la sexualité, les pulsions, les rêves, les peurs, la monstruosité, l’animalité…

4/ Sur la question de l’animalité

Dans l’inquiétude entre le qui-vive des bêtes. L’inquiétude étant ma posture dans l’écriture et dans la vie (mais la séparation n’est jamais franche, il y a contamination permanente), je me suis longtemps intéressée aux animaux et au sauvage – une nature originelle, matricielle et pouvant nourrir le rêve. Une nature dangereuse, mystérieuse parce qu’hallucinant toutes les aspirations et les peurs des hommes. L’animal participe de ces projections humaines, nomme l’épouvante et la sexualité de la même façon que le langage fait réapparaîtrequelque chose de l’origine. Cela est valable surtoutpour mes trois derniers livres ; le suivant, La Femme lit, en se tournant vers la femme a consommé le sacrifice de la bête.

J’écris sur un monde en train de disparaître, un monde ancien menacé de toute part, mourant. Cela concerne la nature sauvage, mais aussi la diversité et la richesse des langues et des cultures….

5/ La poésie dans les IUFM

Il faudrait oser la poésie aujourd’hui hors du grand cabas « Littérature générale » et l’aborder à part entière, comme Littérature de création. La prendre infiniment au sérieux, c’est-à-dire, exiger pour elle (ainsi dans l’esprit des enseignants pour n’importe quelle autre matière au programme reconnue d’importance) la présence des étudiants dans les amphis.

Qu’elle cesse donc pour commencer d’être optionnelle.

Sous prétexte qu’on touche là avec la poésie à quelque chose de profond, d’intime, de particulier (et peut-être de dangereux ?) – on entend par ailleurs beaucoup aussi ce discours que la poésie est ludique, est une activité de loisir – personne ne prend la décision d’imposer qu’elle soit obligatoire ; obligatoire voulant simplement dire que les étudiant-e-s devront être présent-e-s. Il y aura assurance que des choses seront entendues, découvertes par ceux et celles qui n’avaient pas l’envie de venir.

Ne perdons pas de vue qu’il s’agit tout de même de former les futur-e-s maîtres / maîtresses. C’est bien la moindre des choses que de permettre aux élèves l’accès au rare, au précieux. Il faut que les enseignant-e-s eux-mêmes / elles-mêmes lisent, partent à la découverte des revues, se tiennent au courant des salons, marché de la poésie et autres, qu’ils et elles aillent y voir ! Qu’ils et elles aient cette curiosité-là ! Que la bonne littérature est peut-être à aller débusquer.

Continuer à inviter les poètes, les écrivains à l’école, dans les universités, les IUFM est à mon sens une nécessité.

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