Préparation de l’émission « Surpris par la nuit » avec Alain Veinstein (diffusion le 20 avril 2009)

Cendrars dit ceci en marge de la prose du Transsibérien : « Je n’ai aucune méthode de travail, j’ai un sexe ». C’est valable pour moi.

Il faut identifier la poète à la femme.

Des livres sexués, affirmatifs de leur sexe, voilà ce que sont mes trois derniers livres : La Femme lit, le roman de diane, caudal (les deux derniers à ce jour inédits).

J’ai tenté de réfléchir sur d’autres règles de grammaire possibles.

Cette nouvelle grammaire est avant tout une réflexion sur ma langue, sur la position du genre dans la langue, sa tension.

La langue française fait la différence entre les sexes, marque cette différence. Mais au pluriel – et pas seulement – Le féminin sombre corps et âme dans le masculin, comme le nom de la jeune fille dans le nom marital.

Le masculin l’emporte sur le féminin : c’est conçu comme ça, c’est dit comme ça, c’est appris comme ça. Alors j’ai planté une tente (minuscule et libre laboratoire) dans le champ hautement gardé défini sacré masculin de la langue française.

Si IL a perdu sa charge sexuel (Formes impersonnelles), ce n’est pas le cas de ELLE. L’utiliser en neutre, ne parvient pas à la neutraliser : c’est l’inhabituel de l’usage, là qu’est l’ étrange beauté dissidente.

Lisons « c’est spacieuse »,: le neutre devient féminin. Mais le féminin neutre n’est pas équivalent au masculin neutre. Le féminin introduit du sexuel – c’est parce son utilisation est complètement insolite. C’est la surprise de le trouver là qui le sexualise, car habituellement le genre féminin est sexué en français, il n’a pas pour fonction annexe de généraliser. Il est au contraire très spécialisé.

Parvenue à ce point, je propose un vrai neutre qui ne dériverait ni de il ni de elle. Appelons-le : al

l’invention d’un neutre il ne dériverait pas d’un des pronoms

équivaudrait au it : al fait un temps horrible

est une réponse motivée par rapport à la question de la prééminence du genre dans la langue. quel accord mais, mettre*

*In caudal, à paraître en mars 2013 chez Flammarion

A propos de cette grammaire je dois faire un effort à l’écrit comme à l’oral pour ne pas l’utiliser au-dehors.

Pour ne pas dire enfante pour enfant, surprise par la nuit, et pour ne pas dire par exemple que vous et moi sommes folles de lecture – ce qui semblerait à tout le monde bizarre. Et pourtant !

Mais peut-on être sûre que ce soit bien le fruit d’une femme cette poésie-là et pas le fruit d’abord d’un travail de la langue renversant du même coup les identités ?

Un homme pourrait-il en écrivant atteindre à cette intimité où je suis une femme ? Est-ce là mon propos, une poésie du témoignage ? Là où il y a création n’y a-t-il pas mélange des genres, capacité à être l’autre, à la métamorphose ?

La Femme lit : généralités et titre

La Femme lit, titre générique car ce livre en contient deux : La Femme lit et Le Mythe de soi.

C’est mon livre le plus juste, le plus exact en ce sens où coïncide le moi de l’écriture et le moi éprouvant, le moi de l’expérience. Il y a adéquation de soi à soi.

Elle devient un être pour soi absolu (pour citer Hegel)

Pour autant ce n’est pas un livre égocentré. Pas davantage une auto-fiction. Tout y est vrai, d’une grande sincérité. Il faut tout prendre au pied de la lettre ici.

J’y puise au cœur de la vraie vie fantastique (la réalité fantastique dit Franz Hellens).

Je joue évidemment sur le triple sens de lit. Cette femme lit au lit, elle fait le lit du livre. Le lit est son centre de gravité.

Le bain est un dérivé du lit, est un lit liquide au fond duquel elle lit aussi.

Lire physiquement, corps et pensée. La joie qu’elle en tire.

Les activités de lit : la lecture, l’écriture, la rêverie, le sommeil avec les rêves. Très peu ou pas de scènes de lit, de sexe, je veux dire

Elle lie (du verbe lier), elle crée du lien constamment avec tout, aussi bien elle se délie, se déleste.

Sur diane :

Ni vierge ni chasseresse, ma diane (qui s’écrit avec un petit « d ») est une figure mineure, humanisée de la déesse Artémis laquelle lui est une sorte de grande sœur.

J’ai choisi Diane / Artémis pour son caractère farouche, intraitable et ses accointances avec la nature sauvage et les bêtes. Elle symbolise la liberté individuelle.

Sa face sombre et tourmentée c’est l’Hécate.

La petite diane est une femme d’aujourd’hui, plus libre qu’aujourd’hui.

Elle n’a aucun pouvoir surnaturel sinon celui de s’enchanter elle-même. Sinon celui de se consentir à elle-même, de s’épouser.

Elle tient à sa solitude. En même temps elle se souvient qu’elle est une proie.

A propos du bain gâché de diane : une femme est en train de se baigner dans un étang de la forêt. Elle ne demande rien, elle ne cherche rien, elle goûte sa propre compagnie. Un homme l’épie.

La vérité c’est que Diane, la déesse comme la femme, n’a jamais eu l’intention de montrer son sexe au chasseur. L’image lui a été dérobée. Un intrus l’empêche de jouir souverainement d’elle-même.

J’évoque tout cela au cours de l’entretien que m’a si gentiment accordé Pascal Quignard dans le dernier n° de Passages à l’Act (cet entretien a été réédité. Voir Environs du bouc, éd. de L’Amandier, 2011)

La scène du bain pose une question sur la liberté.

diane intervient comme autre et même, se positionne en face et à la place de JE. Ça me permet d’user de la 3ème personne féminine du singulier, de ELLE, si belle.

Ce livre est peut-être un abri, une sorte de nid génital. Mais ce nid n’est pas accessible à volonté : JE / ELLE / diane sème des embûches, souffre : ma / sa nature inquiète..

Le Mythe de soi : généralités

Le Mythe de soi n’est ni un essai ni une postface, il est un livre à part entière, second dans le temps par rapport à La Femme lit, se tournant et se retournant vers elle.

Y puisant même. Complice.

Indépendant et lié à elle, c’est donc naturellement qu’il se place sous le titre générique de La Femme lit.

C’est fait de citations, de poèmes, de récits de voyage intérieur, de réflexions, de notes.

diane est à elle-même sa propre société d’où la création d’un mythe à partir de ses propres ressentis et que l’écriture colporte. Mais ici la Mythologie et la petite histoire intime fondatrice s’interpénètrent.

J’y annonce l’écriture d’un roman selon le même procédé grammatical : le féminin l’emporte sur le masculin + les inventions qui en découlent.

Ce roman annoncé et presque fini s’intitule Roman de diane* : c’est la Femme lit dépliée, c’est son roman, mais pas seulement ; la vie continue. Il faut identifier la poète à la femme (Marina Tsvetaieva dit « le poète à l’homme »)

J’y poursuis comme promis l’expérience linguistique au féminin.

*A paraître en 2013 chez Rehauts

L’instase :

Instase est un mot forgé avec extase et inscape (paysage intérieur de Hopkins). J’aime ce in- de intérieur, de interne, cette discrétion, c’est la plus intime extase ou quelque chose d’approchant, un état de réceptivité inouïe, et aussi d’étrangeté, de surréalité, de lucidité, un état de vigilance troublée ou aigue où l’inquiétude, l’anxiété le dispute à la béatitude. Ça échappe à toute définition.

L’instase est sans objet et n’a pas de témoin.

diane entre en relation avec tout, elle est poreuse et attentive à tout, elle est l’extrême contemporaine de ce qu’elle vit.

L’activité de contempler, les visions intérieures que le cerveau crée au moment de l’endormissement, la pleine nature sont source d’instase. Les livres.

Etre profondément enfoncée dans la vie commela simple d’esprit, la toute petite enfante, les grands mystiques

C’est la moindre des choses et la plus difficile que de se laisser aller à jouir de l’existence.

diane s’éprend d’elle-même. Elle est sans bornes, c’est une dilation et un étrécissement de tout son être enfantine virtuose

J’aurais pu évoquer les Illuminations de Rimbaud ; le Maintenant-Jadis de Pascal Quignard. Evoquer Philippe Sollers (dont la rencontre me ferait plaisir).

J’évoque Poe, Hopkins, Lovecraft, Gracq, je cite Valéry, ailleurs Bosco. 

Il n’y a pas de temps pour écrire ça, pas de modernité pour écrire cette puissance d’appartenance à soi-même, de fidélité, de joie.

Forme :

Le tout du Mythe de soi est fait : de phrase pure et de vers pur,de phrase dans le vers et de vers dans la phrase. Toutes les ressources de la prose (rythme, syntaxe)

Dans mon esprit ce ne sont pas des versets.

Rien n’est plus troublant rythmiquement, physiquement que ce rapport vers / phrase, ce glissement de l’un dans l’autre, leur apport réciproque.

Tandis que La Femme lit ne contient que des vers.

Importance des virgules. Mes trois autres livres n’en contiennent presque aucune. Elles qui souvent renseignent sur la présence ou non d’un vers dans la phrase.

Leur absence est toujours significative.

Ce sont des écluses que j’ouvre, que j’entrouvre ou que je ferme en fonction du débit souhaité ; j’obtiens à l’extrême le fluide tout entier ou le filet, voire la goutte. Pour ce faire je les déplace.

Elles sont tout le rythme vivant de mon écriture: saccadée, cassée, ample.

Mes virgules contraignent à lire selon mes voeux. Je souhaite qu’on puisse les respecter. Les respecter, c’est respecter le souffle de ce livre.

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