Le don d’instase

Je vais vers la sensation pure, vers une abstraction, je tente de dire le secret d’être au monde, sur l’être au monde, cela excède toute jouissance sexuelle. L’écriture converge vers ce moment de dilatation de l’être, en instase.

Travail sur l’intuition du monde. Parler est du domaine de l’extase, du débordement, du spectacle, du donner à voir, écrire touche à l’instase, domaine intérieur, de jouissance intime non montrée, non figurée comme telle, sans preuve. La joie.

Sur l’indéfinissable, l’impalpable, sur la lueur, la lumière, le vacillement, le passage des ombres, les nuances. Epaisseur du sens ; je suis un être touché par le surnaturel, l’impression d’être hantée, frôlée par l’esprit du monde, de la nature, des sensations. Je suis un poète sensualiste, pour qui les sens font sens, donnent du sens au monde ; le silence, le retirement en soi-même sont les conditions, qui ne sont pas d’exil ; expérience mystique-profane mais non loin de l’expérience du sacrée. Vigilance aux impressions. Je suis une poète impressionniste, impressionnable, poreuse, perméable à tout. Je suis une poète instasiée, instatique.

Je parle d’instase me concernant pour dire cet état particulier qui laisse ouverte la porte de l’être profond, de l’inconscient, du rêve, et la jouissance qui en découle, de la descente, de la dissolution, de la fusion, de la volupté intérieure.

D’autres écrivains tournent autour de cette notion mais sont plus proche de la paramnésie, sauf Baudelaire, Poe, Gracq, Bosco et Hopkins :

– Poe parle d’ intensité d’intérêt

– Gracq parle du domaine d’Arnheim / de l’embellie

– Maupassant parle du rabâchage de son propre cœur

– Quignard parle du Maintenant-Jadis

– Bonnefoy parle de l’arrière-pays

– Hopkins parle d’ inscape

– Bosco parle du don d’extasier les objets…

Ce qui monte ainsi, dans ce moment d’intimité avec le monde et le soi sensitif, supra-sensible ce ne sont pas les souvenirs, mais une joie issue d’un lien neuf, crée par un état de réceptivité inouïe, proche de la transe. Une complétude. « On n’est pas poète en enfer », Rimbaud. « L’enfer, c’est le non-accès à la poésie », Philippe Sollers

L’influence de la prose dans ma poésie est très nette. A présent appliquer les ressources de la prose à la poésie, les virgules découpent, font les vers, la continuité du vers, le prolongement en dépit du sens général, l’accrochage des vers entre eux, la succession produisant un sens second, multiple, ambigu. L’idée d’un coq à l’âne, sans virgule entre les éléments. Je travail sur le mystère à l’œuvre dans la langue, la polysémie, le télescopage, la rupture, l’accélération (forme et sens mêlés) ; je travaille sur l’autre côté, sur la perception, l’habitacle intérieur, l’infini, la dilatation, le temps imparti à l’intime sentiment de soi et du monde.

Ma figure de diane n’est pas mythique, elle est une femme aux prises. Elle n’est pas puissante et n’a aucun pouvoir surnaturel hormis celui de se consentir à elle-même, de s’épouser : une figure de la liberté individuelle. Elle a peur quand même, elle est comme un ancien animal chassé ; mais surtout, elle dit ce qui ne se dit pas, elle révèle les secrets du bain, le lit, le joui de la lecture, elle évoque ses désirs d’hygiène dans l’amour, sa jouissance sexuelle. diane, ma diane est une femme d’aujourd’hui, plus libre qu’aujourd’hui en réalité, une femme profondément en adéquation avec elle-même, égoïste, pleine, réalisée pour elle. Beaucoup n’ont pas compris que je n’écrivais pas pour la masturbation ou pour choquer, j’écris ce que j’écris dans la plus grande liberté qui soit, parce que la question de la sexualité féminine est une question cruciale qui ne peut être seulement laissée aux fantasmes masculins, écrire le sexe n’est pas l’apanage des hommes, une femme qui écrit qu’elle jouit est suspecte, moi, je dis qu’elle est sujet de sa propre vie. L’érotisme chez moi participe d’un mouvement vital, d’une dynamique, d’une affirmation. Je n’en fais pas une spécialité. Et puis, ce qui m’importe c’est le projet, la langue comme projet. Il s’agit d’un travail de la langue, la pornographie n’a qu’une seule ambition : charger/décharger, être la plus efficace possible, c’est dire si on est loin d’un travail d’élaboration !

La poésie doit tout dire, peut tout endosser, est un lieu de liberté grande. « Il n’appartient pas au poète de gouverner les luttes, mais d’inventer leurs instruments », Martin Rueff (la question du nihilisme).

Quant à ténèbre active : mot au singulier, peu utilisé ainsi, connoté précieux, romantique – j’aime le son, la couleur qu’elle produit me fait rêver, elle signifie accolée à active, nuit en pleine activité souterraine, fantasmatique, mystérieuse, qui oeuvre, qui respire, qui est une femme aussi, l’autre versant de diane, hécate, hors mythologie encore (quoique le départ soit mythique), une petite hécate confrontée à ses épouvantes : le double, les fantômes et les apparitions, les obsessions, la crainte de la dévoration et de l’emprise maternelle (hécate convoque cela, est à la fois celle qui écrit, qui exprime sa peur et celle qui capture, et qui est la déesse), le deuil, la peur de l’intrusion, la mort. Une peur ancienne, archaïque en face de ce qui l’excède et dont elle fait partie par nature : le sauvage et ce que ce sauvage symbolise dans les sociétés non laïques et aussi dans les nôtres hypocrites (les violences faites aux femmes).

Ce livre de La Femme lit – qui n’est pas un recueil, le tout s’organise de façon cohérente, en écho, avec une grande porosité entre les parties – pose la question de la féminité. Son incarnation volontaire, souveraine et sa subsistance.

On voudrait mourir pour atteindre à la corporalité de la vision. L’unique espoir serait l’espoir sous tension, au bord des larmes, la flèche. Le corps et l’âme comme une seule flèche tendue vers la vision adorable. Je me languis d’un lieu ancien où une barque au fleuve m’attendrait (la barque de Siegfried, le cygne, Charon).

Le passage entre les deux moments musicaux de Schubert (le 3 et le 4), là est le suspens dans la tension, aussi le changement de ton, le fléchissement. Voir aussi l’impromptue de Schubert, et le cœur me serra.

L’être d’écriture dans la vie même.

« Plus de fantastique, plus de croyances étranges, tout l’inexpliqué est explicable. La science de jour en jour recule les limites du merveilleux », v. Maupassant (La nuit).

« Les récits que l’on dit fantastiques, et desquels on n’attend souvent qu’un frisson, ne peuvent-ils être, parfois, une algèbre où se transposent des problèmes intérieurs si obscurs qu’ils ne sa laissent pas aisément résoudre, ni même poser, dans les normes classiques ? », v. J.L. Bouquet (préface au visage de feu)

Sur la question du fantastique, je crois que tout est là, toute la complexité de l’âme humaine, contradictoire, inquiète, versatile, sujette aux superstitions, déraisonnable, puérile… l’homme est un être pour le fantastique, il représente ce qui lui échappe et tente en vain de maîtriser : qu’il demeure un être archaïque, pulsionnel et mortel au regard de toutes les élaborations de sa pensée et de ses projets, voilà son drame. La langue permet au plus haut point l’approche fine de ses profondeurs. Le fantastique exprime la dualité humaine et le non-sens apparent du monde. Il témoigne de la justesse de l’inconscient freudien.

La science, l’avancée des technologies rassurent la plupart d’entre nous… c’est taire la bête, tuer la bête en nous – corrompu-e-s comme animaux, nous nous éloignons toujours plus gravement de notre condition. Le contrat tacite passé avec le sauvage d’où nous venons est rompu depuis longtemps. Nous sommes les êtres abusifs. Comment tenir en face de cette constatation du néant, de l’anéantissement progressif de la pensée non communautaire, souveraine, du rêve, de l’intime, de l’émotion, de l’écrit, de la lenteur, de la réflexion… comment survivre en poésie en face de l’image, de toutes les séductions technologiques fascinantes, les passades ? En écrivant le rêve possible, contre la négation, en résistant, en déjouant la facilité de la défaite, cette défaite à l’œuvre dans la littérature dite « nihiliste » d’aujourd’hui (qui est sans rapport avec la problématique du néant mallarméen)  : présentation en miroir du vide, de l’ordure, du moche, du vulgaire, du matérialiste le plus crasse – miroir qui se veut l’exacte réplique de notre société et qui ce faisant fait le jeu du pouvoir, le jeu mercantile des politiques et des publicistes. La poésie est refoulée au profit d’un défoulement des comportements addictifs, consommateurs. « Le nihilisme réduit la langue à sa fonction communicative et désigne désormais le monde où la poésie peine à se faire entendre », (M. Rueff). La distillation, le reversement sont le temps de la poésie. Croire malgré tout un horizon possible, d’autant que les êtres humains quelques soient les sociétés auxquelles ils appartiennent restent éperdus d’idéal et de beauté, même s’ils sont incapables de se donner les moyens de cet idéal. Un pays qui redonnerait à la poésie un véritable espace de rayonnement, et au poète un vrai rôle serait un pays désireux de se sortir du nihilisme, un pays que le désespoir et l’attrait du fric n’aurait pas encore complètement pourri.

La posture du poète (« qui aujourd’hui se dirait poète sans pleurer ? » M.Rueff) serait encore celle de Rimbaud, le dégagement. Et la veille, la vigilance. A la fois distancié et présent, approuvant la vie.

« La poésie : l’essence même du langage qui rayonne, résonne, raisonne en toutes langues du monde », (P. Boulanger reprenant les propos de Rimbaud et de M. Pleynet). L’espoir pour la poésie est de recourir à l’individu, à la conscience individuelle, qu’elle s’adresse au cœur et à l’intelligence de l’autre, à sa singularité, à sa capacité d’émotion particulière – adoucir en même temps qu’atteindre jusqu’au sang. La poésie comme réponse au nihilisme, comme échappée au néant, comme élargissement de la pensée, comme pensée en émoi.

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